Le manoir de Kervoyer, puis château de Porcé

Château de Porcé

Du manoir de Kervoyer puis château de Porcé, aujourd’hui ne subsiste que peu de choses qui rappelle sa splendeur d’autrefois. Seul le très beau portail en pierre de taille à bossages, à double porte piétonne et charretière, construit à la fin du 19e siècle sans doute pour la famille de la Révélière est révélateur du dernier état du château. L’origine du lieu remonte à l’époque médiévale, mais le domaine subit au cours du temps de nombreuses transformations.

De l’origine du manoir à la Révolution

Une première mention de la terre noble de Kervoyer apparait dans les Réformations et Montres de la noblesse en 1443 : on y signale « Jehan Sigalo demeurant en son hôtel de Kervoyer et est son métayer Jehan Quelo qui est venu de nouvel y demourer et ne contribue point et ou temps de la derraine enquêste il n’y avait nuls météers. » Il s’agit donc d’un manoir modeste dont les terres sont exploitées par un métayer exempt du fouage depuis peu.

Dès la réformation suivante, en 1464, suite au mariage de l’héritière Guillemette Sigalo avec Olivier de Gaincru, la famille de Gaincru ne réside plus dans le logis de Kervoyer : seul le métayer Thebaud Gouzerch demeure sur place.

Lors des réformations de 1513, puis en 1536, Kervoyer, dénommé La Touche en 1536, appartient toujours à la famille de Gaincru qui n’y demeure pas. Il est donc probable que dès le 16e siècle, l’ « hôtel » c’est-à-dire le logis du manoir de Kervoyer, est devenu ferme, à moins qu’il ne s’agisse d’un logis de retenue. Non résidente, la famille n’est pas assujettie aux « montres paroissiales » qui ont lieu à Arradon en 1464, 1477 et 1481 : son niveau de revenu nous est donc inconnu.

Louis Galles, érudit du 19e siècle, a rédigé un dictionnaire manuscrit énumérant l’ensemble des terres nobles du Morbihan avec leurs possesseurs relevés dans les actes d’Ancien Régime conservés aux Archives départementales. Ainsi, au début du 17e siècle, la terre de Kervoyer passe à la famille Bégaud : cette famille, de la noblesse de robe, donna de nombreux notaires et procureurs, d’après J. M Le Rohellec. En 1624 Julien Bégaud sieur des Clozeaux, devient sieur de Kervoyer, par son épouse Jeanne de Gaincru, morte en 1677.

Aucune mention des bâtiments n’est évoquée dans ce dictionnaire, cependant, en 1681 dans le dictionnaire de Galles est signalé dans un acte l’existence d’une chapelle au manoir (sans autres précisions).

La famille Bégaud qui conserve Kervoyer jusqu’au mariage de Catherine Bégaud en 1713 avec François de Sol seigneur de Grisolles (recherches E. de Geyer), fut sans doute à l’origine de nombreux travaux d’aménagement, partiellement détaillés dans la vente révolutionnaire.

A la Révolution, la terre de Kervoyer, métairie et pourpris, est saisie, comme possession noble à Louis Sol de Grisolles, « ex-noble ».

Louis de Sécillon de Sol de Grisolles, fils de Anne de Sécillon (d’une importante famille de la noblesse guérandaise) et de Louis de Sol, est né à Guérande en 1761. Lieutenant de Cadoudal, il fut un chef chouan actif.

La métairie est vendue pour la somme de 30000 livres, le pourpris avec la maison noble pour 25000 livres, ce qui n’est pas très important, mais plus qu’une simple tenue.

Le procès- verbal de la vente décrit pour la première fois le logis et son environnement

Doc AD 56

La maison principale, façade au levant et au couchant, contenant au rez-de-chaussée une salle et salon boisé, un vestibule avec escalier de bois, un office, une cuisine, 5 chambres, au premier étage, dont trois avec cheminées, une boisée, grenier de terrasses au dessus dans toute l‘étendue de la maison. La dite maison donnant du nord sur le chemin de servitude de champ de la métairie de la porte, du midy sur jardin planté de cerisiers et pruniers, de l’est sur la cour, du couchant sur le jardin.

Une cour close au levant de la maison, dans le mur nord duquel se trouve porte cochère et petite porte, une mauvaise chapelle près de la petite porte, un puits, la cour fermée au nord par le chemin de servitude, au midy par partye par maison du fermier de la Métairie de la porte, partye par petite maison couverte en paille, au levant par mur et partie par étable à vaches, couverte en paille donnant sur le chemin de servitude, au couchant partie par la maison, partie par une mauvaise loge à charrettes

Petite maison couverte en paille avec un embas et un grenier au midy de la cour, ouvertures sur la cour au nord, au sud sur la cour de la métairie. Superficie : 374 pieds

Un jardin au couchant de la maison, cerné de murs dans la partie du midy. Superficie : 56 cordes, 100 pieds

(…)Le bois de la maison de haute futaie, au midi du jardin, au bas duquel bois est un vivier. Superf : env. 125 cordes

(…) Une petite avenue plantée de jeunes chênes…22 cordes (Etc…)

Quant à la métairie, en voici la description

La maison du fermier (GIQUEL) contenant deux appartements et une étable au bout et 3 greniers au-dessus avec un escalier de pierre pour y monter couverte partye d’ardoise, partye de chaume, donnant au nord sur la cour du pourpris, toutes les ouvertures étant bouchées.
La cour, au midy de la maison (..) Superficie : 9 cordes 70 pieds (…)

Ces descriptions ne sont pas sans évoquer le plan classique d’un manoir médiéval, à cour enclose de murs dans lesquels s’insèrent la chapelle, alors en mauvais état, le logis orienté à l’est sur lacour, à l’ouest sur le jardin, et la métairie perpendiculaire au logis, disposition dessinée sur les anciens plans cadastraux. Le pourpris de Kervoyer est vendu le 8 frimaire an 3 (27 novembre 1794) à Michel, commissaire du gouvernement. 25 ans plus tard, Ce dénommé Michel, commissaire des guerres à Vannes apparait dans la liste des propriétaires en 1819. Il est probable qu’il fait peu de travaux à Kervoyer, d’après les différences constatées entre les plans cadastraux de 1809 et 1851.

Les matrices cadastrales municipales font ensuite mention d’un nouveau propriétaire, la veuve Lucas de la Pommeraye, de Vannes, entre 1841 et 1849, qui vend sans doute à cette date à Charles Avrouin Foulon, banquier et receveur général des finances du Morbihan.

La naissance du château : les familles de Farcy de Pontfarcy puis de la Révélière

En 1859, la faillite de ce personnage entraîne la vente de tous ses biens qui sont considérables, entre autres sur la commune, dont la terre de Kervoyer, La Chenaie, Roguedas, etc… Charles Vincent et son épouse se portent acquéreurs de Kervoyer le 26 août 1859, puis revendent la propriété le 29 juillet 1867 (sans travaux avérés) à Frédéric de Farcy de Pontfarcy, originaire de Laval où il nait en 1824. Cette famille de Farcy qui avait émigré à Jersey pendant la Révolution possède le château de Champfleury dans la commune d’Arquenay en Mayenne.

Si les matrices cadastrales nous informent sur les constructions nouvelles qu’il effectue, elles ne nous révèlent ni le nom de l’architecte ni la taille de construction. Tout au plus peut-on parler d’une importante maison en 1869 puisqu’elle est estimée à 180 Fr. base de l’imposition fiscale, suivie d’une augmentation de la construction en 1872. On peut penser que c’est le début du château tel que nous le connaissons à travers les cartes postales anciennes. On note aussi la construction d’une laiterie en 1869, d’un pavillon en 1882. D’autre part, en 1876, autorisation est donnée au sieur de Pontfarcy de construire un mur longeant sa propriété le long de la mer ; cette autorisation avait une durée d’un an et les travaux ne furent pas réalisés puisqu’en mai 1885, une nouvelle demande est faite pour Pontfarcy par Prévost fils ainé, entrepreneur à Vannes, autorisée en juillet 1885, avec une banquette de 85cm de large au pied du mur, comme à Kerjaffré ou Penboch : cette dernière ne fut finalement pas effectuée.

Frédéric de Pontfarcy qui réside en partie à Kervoyer, selon les recensements de population de la commune, décède au Mans, le 18 février 1894. La décision de vendre Kervoyer intervient dès 1891, mais à la suite de l’échec de la vente par « licitation » en 1891 pour la somme de 120000 francs, puis en 1893, le prix étant  abaissé à 100000 francs, plusieurs de ses héritiers décident de vendre la propriété par adjudication, cette fois au prix de 80000 francs. Cette 3e vente a lieu le 20 mai 1895. Les annonces légales de l’adjudication sont publiées dans des journaux morbihannais, mais aussi lavallois qui détaillent l’ensemble du bien, de 23 hectares de superficie, avec le numéro des parcelles concernées.

Mais certains journaux, comme le Progrès du Morbihan en 1891, 94 et 1895 insistent sur la qualité du lieu.

« À vendre par adjudication le lundi 20 mai 1895, le château et la terre de Kervoyer.
Cette propriété est admirablement située sur le golfe du Morbihan, elle comprend : château, parc bien planté d’arbres à haute tige, prairies et une métairie, le tout d’un tenant et d’une contenance totale de 23 ha.
Vue splendide sur le golfe. Chasse et pêche, plage de sable au pied de la propriété baignée par la mer sur une étendue de 200 m environ. »

Le comte de la Révélière achète la propriété en 1895. L’année précédente, il s’était rendu acquéreur de l’iIe de Lerne, comprenant maisons, terres labourables, pâtures et landes, sur 3 hectares.

Les importants travaux qu’il entreprend complètent ceux de Frédéric de Pontfarcy , avec un aspect très démonstratif qui se traduit par des tours à toit en poivrière, une salle à manger sous charpente soit un vrai château de villégiature : si l’architecte reste inconnu, une relation d’accident sur le chantier dans le journal « l’Arvor » en 1897 nous donne le nom de l’entrepreneur, Normand de Vannes. C’est probablement à la même époque que sont édifiés le beau portail sur la route de Roguédas, la ferme toute proche de l’entrée. Le 11 juin 1911 est bénie la chapelle déplacée dans le parc. Le toponyme de Porcé qui supplante alors celui de Kervoyer pourrait être lié à un lieu-dit Porcé sur la côte proche de Saint Marc-sur-Mer à Saint-Nazaire.

La guerre

L’armée d’occupation allemande arrive à Vannes en 1940. Comme dans d’autres lieux de villégiature proches des centres de décision, les propriétés sont réquisitionnées par l’occupant ; le 19 juin 1940, Madame de La Révélière reçoit l’ordre de mettre à disposition le château : sa qualité, son emplacement, sa taille le réserve à des officiers : le domaine servira de lieu de repos pour ces officiers, souvent des sous mariniers de Lorient, mais aussi des troupes sanitaires, des aviateurs. On y voit également « des souris grises », auxiliaires féminines des forces de défense allemande. Il semble que ces dernières soient à l’origine de nombreux dommages au mobilier du château. A la fin de La guerre, ce sont des géorgiens, de l’armée Vlassov qui occupent le château.

En raison de l’avancée des américains vers la Bretagne qu’ils atteignent début aout, les allemands préparent une retraite précipitée  dans la nuit du 3 au 4 août 1944 :  en partant du château de Porcé, l’officier géorgien ordonne d’incendier le château qui dit-on brûle pendant trois jours en raison de la présence de munitions, stockées en nombre dans le château.

La reconstruction

Quelques photos conservées montrent la ruine du château ; des pans de murs subsistaient qui furent en partie consolidés en 1946 par l’entrepreneur Mathurin Lecoq d’Arradon.

En 1947, se mettent en place les modalités d’indemnisation des dommages de guerre concernant le château de Porcé après son incendie. La famille de La Révélière demande à l’architecte Edmond Gemain, architecte installé à Vannes, et dont la famille est cliente depuis plus de 30 ans, de restituer l’état antérieur du château. Pour ce faire, l’architecte utilise des plans partiels, morceaux de plans et surtout des photographies tant intérieures que extérieures.

Doc AD 56

Ces plans dressés en 1950 sont extrêmement intéressants car il s’agit du seul document existant sur le bâtiment tel qu’il était avant sa destruction. On notera en particulier la présence d’une salle sous charpente pour la salle à manger (aile sud-ouest). Le chiffrage très élevé de la reconstruction allié au fait que l’architecte ne prenait pas en compte les parties subsistantes des bâtiments contribuera au refus du Ministère de la Reconstruction de payer la somme exorbitante de 33 millions de francs qui était nécessaire pour reconstruire le château à l’identique.

Ce sera donc une maison qui sera édifiée exactement au même emplacement pour bénéficier de la vue qu’avait privilégiée le comte de Farcy. La tradition orale en attribue la construction à Yves Guillou, peut-être en raison de plans-calques conservés aux Archives départementales d’un projet de ce dernier daté 1956. Mais c’est à Charles Perrin, architecte à Vannes et Lorient que l’on doit les plans, non retrouvés, de la maison d’inspiration néo-bretonne ; elle ne correspond pas du tout au style de l’architecte, très ancré dans la tradition art déco pour ses réalisations de l’entre-deux guerres. La mise en adjudication des travaux eut lieu en 1958, l’achèvement de la maison en 1961, soit plus de 15 ans après l’incendie !

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